Un amoureux de la vie…

…J’ai appris à connaître les êtres humains, les arbres, les animaux, un peu de tout. Je ne comprends pas les attitudes passives. Je pense qu’il faut lutter pour un monde meilleur avec les personnes que l’on a près de soi.

Curieux, chercheur, créatif…

« J’estime que ne peut être éducateur celui qui ne connaît ni n’éprouve le caractère primitif de la vie, dans ses aspects les plus archaïques. » (1953)

 « Je considère, et j’en suis convaincu, qu’une des missions fondamentales de l’éducateur est de développer les facultés spirituelles et intellectuelles de l’enfant. De l’inciter, le stimuler, sans jamais le forcer. Ceci permettra indubitablement de soutenir, in fine, l’épanouissement d’un individu doué, sensible et riche en esprit, pour notre société. »

Un peu comme le code caché de notre destinée, quelque chose nous pousse à réaliser notre vocation ; une voix nous inspire dans la connexion avec le monde. C’est le cas de cet homme.

Il voit le jour dans une famille d’éducateurs. Son grand-père, sa propre mère, sept de ses tantes et deux de ses frères étaient dans l’éducation.  Ainsi, dans la généalogie de sa vie, s’est transmise la mémoire d’un amour profond de l’être humain en devenir que peut être tout enfant et sa persistance dans l’amour de tout être, plus loin que l’enfance.

En 1940 il termine ses études d’instituteur à l’École Normale José Abelardo Nuñez de Santiago.  Sa trajectoire comme instituteur – maître d’école comme on disait alors – durera près de seize ans, période au cours de laquelle il exerce à Talcahuano, Valparaíso, Pocuro et Santiago successivement.  Dans chaque école où il travaille, il découvre des aspects qui étaient absents de l’éducation traditionnelle. Ses élèves étaient des enfants issus de la campagne, proches des choses simples de la vie. Et c’est pour les rencontrer qu’il adapta son enseignement et fit rentrer la vie dans l’école…ou celle-ci partout où la vie se trouve.

Ami des enfants

A Talcahuano il met en place une pédagogie fondée sur la connexion à la nature en réalisant de fréquentes excursions ; les expériences et thèmes provenant de ces expériences étayent l’apprentissage des enfants.

A Pocuro (dans Les Andes), il les initie à la créativité artistique, en particulier à la peinture. Le paysage coloré des Andes et ses changements de tonalités produits par les variations des jeux de lumière, constituent des sources infinies d’inspiration. L’observation des plantes, des montagnes, des rochers, de la vie animale et du quotidien des paysans, imprègnent alors les œuvres des jeunes élèves d’une grande vitalité et beauté. Les thèmes évoquaient leur réalité.

L’ensemble de ces peintures sera exposé dans la Salle d’Exposition du Ministère de l’Éducation et remportera un succès inespéré dans le milieu pédagogique et artistique. Certaines œuvres seront ultérieurement exposées au Het Palet (Hollande), au Royal Institute de Londres et au Centre National de l’Enfant à Paris.

En 1954 il organise à Santiago deux « Festivals de l’Enfant » (« Festivales del Niño ») avec, entre autres motivations, celle d’examiner les conditions socioéconomiques des petits chiliens. Six mille enfants de tout le pays participent alors à la première édition du festival. Des ensembles musicaux, des expositions de peinture, de modelage et autres activités en composèrent un programme qui reçut le soutien de la Casa Central l’Université de Santiago.

Au cours de la période où il exerce à Valparaiso, il propose une nouvelle méthodologie destinée à faciliter l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Intéressée par son approche novatrice en matière d’éducation, l’Université de Conception l’invite à donner un cycle de conférences dans l’École d’Éducation.

La vision pédagogique de Toro était centrée sur de nouvelles formes d’apprentissage fondées sur l’expérience directe de la vie et s’articulant principalement sur l’affectivité et la jouissance de vivre et d’apprendre. Cette proposition n’excluait pas les disciplines à caractère intellectuel ; il s’agissait pour lui d’intégrer l’intelligence avec l’affectivité (dans le respect de soi et de l’autre et la coopération). Cette méthodologie donnera plus tard naissance à ce que nous retrouvons dans la Biodanza comme « pédagogie vivencielle » et dans laquelle il développera le concept d’Intelligence Affective.

Sensible à la différence

« La vie de chaque personne est à chaque instant un acte de création et frôle ainsi l’extraordinaire. L’amour lui-même est une manifestation créatrice de sa personnalité. »

« Dans la psychologie actuelle on ne peut pas parler de l’esprit comme d’un élément séparé de l’organisme ; la personnalité humaine est quelque chose d’intégral ; esprit et corps sont les deux noms d’une même réalité »

Porté par un intérêt croissant pour la compréhension de l’être humain, et plus particulièrement de ce qui l’éloigne de la plénitude de vivre, Toro entre à l’École de Psychologie de l’Institut Pédagogique de l’Université du Chili, d’où il sort diplômé en 1964. Au cours de cette période, il fait la connaissance du docteur Claudio Naranjo, avec qui il établit une profonde amitié ; grâce au soutien de celui-ci, Toro intègre le Centre d’Études d’Anthropologie Médicale de l’École de Médecine de l’Université du Chili, sous la direction du docteur Francisco Hoffman. Ce Centre d’Études avait pour projet d’humaniser la médecine. Toro y occupe la fonction de Maître de Conférences et dirige des séminaires d’anthropologie médicale, de philosophie et de psychologie. Dès lors, son engagement pour l’éducation des enfants s’étend aux malades mentaux par l’enseignement supérieur et aux psychothérapies.

A une période où souffle un air de renouveau au service de l’humanisation de la psychiatrie, et parmi les multiples activités en rapport avec ses recherches, il a la possibilité d’expérimenter différents systèmes thérapeutiques avec des malades. C’est ainsi qu’il réalise ses premiers essais utilisant la musique, la danse, la peinture, le dessin et le contact.

Fort du succès obtenu lors de ces expériences, il pose les premières bases de son système en documentant rigoureusement ses observations, dans la ligne de la phénoménologie. Il crée ainsi la possibilité de l’appliquer dans différents cadres cliniques ainsi qu’à des populations considérées comme « normales » (comme ses étudiants). L’ensemble des exercices, des musiques et des principes d’application prend le nom de « Psicodanza ».

L’aventure ne s’arrêtera plus…

« Les Jeux de Psicodanza sont un ensemble d’expériences d’expression corporelle. Les pratiquants ne sont pas des artistes professionnels, mais des personnes qui cherchent passionnément un sens profond au monde dans lequel ils vivent. »

« Ces jeux évoquent le pouvoir de la musique pour soigner les maladies, invoquer les forces de la nature, réveiller l’amour et le désir, harmoniser les sociétés… Pour y parvenir, il faut réveiller dans l’homme la musicalité intérieure perdue et lui restituer sa vitalité animale. »

« Ces jeux ne sont pas des danses à proprement parler. Ils ne sont ni du théâtre, ni de la pantomime au sens traditionnel. Il s’agit de formes libres d’expression corporelle avec de la musique et des sons, dans des modèles chorégraphiques permettant la manifestation d’une grande créativité, de la sincérité et de la force vitale des danseurs.»
(Los Juegos de Psicodanza – Santiago – 1973)

Au vu des résultats observés et du prestige qu’acquit la Psicodanza, Toro finit par être nommé professeur de Psychologie de l’Art et de Psychologie de l’Expression à l’Institut d’Esthétique de l’Université Catholique Pontificale de Santiago. Après le coup d’état de 1973, il s’exile volontairement en Argentine puis au Brésil où il continue ses recherches. Entouré de collaborateurs, de chercheurs de sens comme lui, il consolide les bases d’une méthodologie qui permet à son système d’évoluer, toujours sur la base de l’observation. Il commence alors à élaborer le Modèle Théorique opératoire qui sera la base d’observation, de compréhension et d’application de son système.

A une compréhension profonde et grandissante de la nature humaine, des phénomènes d’expression des potentialités, de l’impact de l’éducation, il associe une vaste connaissance des avancées des différents domaines de la science. Pour rendre compte de sa synthèse il change le terme définissant son approche. « Psicodanza » devient alors « Biodanza », « danse de la

On peut donc dire que la Biodanza trouve sa source dans sa trajectoire d’éducateur, de psychologue et de chercheur, dans une existence jalonnée de défis, de rencontres riches et surtout d’une aventure humaine d’une densité exceptionnelle. Il a toujours estimé que si l’importance de la formation académique (intellectuelle, scientifique, technologique) et le bien être matériel ne peuvent être niées, l’absence de réalisation de l’intégration affective les conduisent à la perte de sens, à la banalisation de l’acte même de vivre et à la violence.

Le poète, l’artiste…

« Si mes paroles sont une expression de moi-même, une extension de moi, semblable aux extensions de mon corps, telle une sécrétion absolument réelle, alors, mes paroles devraient posséder le sens total de ce que je suis en tant qu’homme.»

« Par la poésie, nos paroles deviennent nectar, nourriture des humains entre eux, sous la voûte étoilée.»

Si sa passion des autres et de la vie a fait de lui un chercheur infatigable, Toro aimait surtout l’intimité que lui procuraient la musique et la poésie. En termes d’écrits, c’est d’ailleurs surtout ce qu’il a laissé de lui.

Ses poèmes traduisent dans un langage puissant, vital, érotique, provocateur, tendre et libre, tout de ses émerveillements et de ses désenchantements. Tels les chants d’Orphée, ils nous disent autant sa rencontre avec l’ombre que ses envolées dans la lumière. Ils nous racontent son amour immense pour la femme. Ils rendent tous un profond hommage à la vie.

La grande majorité de son œuvre poétique est publiée en espagnol ou en portugais, principalement en Amérique Latine. Mais chaque personne pratiquant la Biodanza a, à un moment ou à un autre, été sensibilisé par son langage comme une porte sensible lui ouvrant l’accès à un peu plus d’elle-même.

Manifieste

Nous sommes la mémoire du monde.
Il nous suffit de nous souvenir…
de ce qui vibre au cœur de nos cellules.
Les fruits de l’été, les voluptés de l’amour,
La capacité à se mettre à la place de l’autre,
Le contact, le courage de créer,
L’étreinte,
Celle de la rencontre et celle de l’adieu.
Le sel de la mer sur notre peau,
La musique de la vie,
La danse de la vie.
La mémoire ancestrale
de l’absolue possibilité d’amour.

Rolando Toro Araneda

Une histoire, une vie…

  • Rolando Toro Araneda est né à Conception, au Chili, le 19 avril 1924.
  • Il suit une formation d’enseignant à l’Ecole Normale « José Abelardo Núñez » durant l’année 1943. Il occupera un poste d’instituteur dans les villes de Valparaiso, Talcahuano, Pocuro et Santiago (Chili), de 1944 à 1957.
  • En 1954 il réalise le premier « Festival de l’Enfant» (« Festival del Niño »)
  • En 1964, il obtient son diplôme de l’École de Psychologie de l’Institut Pédagogique de l’Université du Chili.
  • En 1965 il est nommé Professeur du Centre d’Études d’Anthropologie Médicale de l’École de Médecine de l’Université du Chili et il y travaille jusqu’en 1973 en partie aux côtés de Claudio Naranjo. En parallèle, il réalise des recherches sur la violence dans les centres pénitenciers de Santiago. Il collabore également à différentes recherches au sein de l’Institut de Recherche de l’Hôpital Psychiatrique de Santiago.
  • En 1966 il est nommé Professeur de Psychologie de l’Expression et Psychologie de l’Art à l’Institut d’Esthétique de l’Université Catholique du Chili.
  • Entre les années 1968 et 1973 il commence ses expériences avec la Biodanza (appelée au cours de cette période « Psicodanza »). Il applique ce système à l’Hôpital Psychiatrique de Santiago et à l’Institut d’Esthétique de l’Université Catholique du Chili.
  • Le coup d’état de 1973 met fin à ses activités au Chili et devra quitter son pays.
  • En 1974 il déménage à Buenos Aires, en Argentine (au sein de la Ligue Argentine de Lutte contre le Cancer), il applique le Système Biodanza à des patientes ayant subi des mastectomies.
  • Il est nommé Professeur Émérite de l’Université Ouverte Inter-américaine de Buenos Aires, Argentine.
  • En 1979 il déménage au Brésil où il crée un Institut Privé de Biodanza et pose les bases de l’expansion du système dans toute l’Amérique Latine. Par ailleurs, il travaille avec des malades mentaux en milieu hospitalier et avec des femmes ayant subi des mastectomies suite à des épisodes de cancer du sein.
  • En 1989 il émigre pour huit ans en Italie où il travaille avec des patients atteints de la maladie de Parkinson et Alzheimer. Il crée également des Écoles de Biodanza (en Suisse, Italie et France pour commencer).
  • En 1998 il retourne à Santiago du Chili, d’où il dirige le mouvement de Biodanza en orientant les cursus de formation des  Écoles et l’application de la méthodologie.
  • En 2006 il est nommé Docteur Honoris Causa de l’Université Fédérale de Paraíba (Brésil).
  • En 2008 il est nommé Professeur Émérite par l’Université Métropolitaine du Pérou.
  • Le 16 février 2010 il décède à 85 ans à Santiago du Chili.