Les premières intuitions…

Alors qu’il est jeune instituteur, Rolando Toro Araneda adresse en 1953 une lettre à son épouse. Dans cette lettre – dont voici un extrait – se trouvent les premières intuitions de ce que deviendra la Biodanza.

« Aujourd’hui, j’ai contemplé la course errante des nuages. Ils m’ont laissé une sensation de joie de vie sereine et lumineuse. Ici, l’école est déserte et les enfants n’arrivent que lundi prochain. J’ai songé à une science rythmique et j’ai ordonné musicalement les mouvements naturels du corps, mais surtout « les actes ». D’une façon telle que dans des formes nobles et spirituelles, se répartissent harmonieusement le temps, l’intimité et la force. Quelque chose comme éveiller la musicalité de l’être…J’ai pensé raviver les expériences de l’enfance, les grands mythes aériens, atmosphériques, tout ce qui sommeille dans la profondeur ancestrale de chaque être. Réveiller dans l’inconscient, le Nuage qui passe, les Aérolites, l’Étoile du matin, l’Homme de feu. Et, ainsi, illuminer les destins. »

Les objectifs

L’objectif principal de la Biodanza consiste à proposer des pistes permettant à des personnes de tout âge, de toute condition physique ou mentale, de trouver ou retrouver la sensation d’être pleinement vivant. C’est à travers le mouvement, le sentiment de bien-être, de confiance, d’ouverture au monde qu’elle mise sur le réveil de la joie profonde de vivre. Cet objectif trace des voies d’application destinées à renforcer l’identité des personnes sur la base de leurs aspects les plus sains. L’action de la Biodanza se base ainsi sur ce qui, de l’organisation même du vivant à notre de style vie, en passant par l’intelligence de notre organisme, facilite l’expression et l’intégration continue de nos potentialités à bien vivre. À bien vivre en bonne intelligence avec soi-même, avec l’autre et avec toutes les manifestations de la vie, dans un environnement que l’on peut définir comme sécure, accueillant, stimulant…En d’autres termes, enrichi.

Les concepts structuraux

La Biodanza est un système. Ainsi, elle ne se limite pas à une technique, à une méthode. Tous les éléments qui la constituent et en orientent la pratique se fondent sur la cohérence qu’ils entretiennent entre eux. Ainsi, des concepts provenant de différents domaines tels que les sciences du vivant, l’anthropologie, l’éthologie humaine, la psychologie, la philosophie, la mythologie et l’art s’articulent entre eux pour assurer cette cohérence. C’est son point fort. En ce sens elle n’est pas une idéologie, une religion, une voie spirituelle ou une thérapie. Son action est avant tout pédagogique : une pédagogie destinée à élever l’être humain, à l’encourager dans la découverte de lui-même et de l’autre et dans sa liberté de penser. Elle ne dicte pas de comportement. Elle accompagne les personnes et les groupes dans l’exploration et l’expression de leur dimension humaine.

Définitions

La Biodanza est un système d’intégration affective, de renouvellement organique et de réapprentissage des fonctions originaires de vie. Elle se base sur des expériences – vivencias – induites par la danse, la musique, le chant et des situations de rencontre en groupe ».

« Elle agit comme facteur d’accélération de processus intégrants au niveau cellulaire, métabolique, neuronal, physiologique, psychologique et existentiel humain, grâce à un environnement enrichi d’écofacteurs spécifiques permettant des processus épigénétiques profonds »

« Elle est une sensibilisation à la poétique de la rencontre humaine ».

Le principe biocentrique

La conscience, par un processus encore inconnu, tient compte de la résonance ancestrale et découvre son intime relation avec la matrice cosmique à travers une résonance empathique avec les autres êtres vivants. La vie cherche la vie, la vie va vers la vie.
Rolando Toro Araneda

La position clairement adoptée par Rolando Toro Araneda, pour poser les bases de la Biodanza, est un changement de paradigme. Il est de clairement envisager l’organisation de l’univers à partir de la vie elle-même. Ainsi, la vie n’est pas pensée ou comprise comme étant le produit hasardeux et aléatoire de l’évolution de l’univers, mais plutôt comme la force poussant celui-ci à s’organiser selon un principe de cohérence et d’unité.

Le principe biocentrique n’est pas assimilable à un créationnisme de quelle sorte que ce soit.  Il ne signifie pas qu’il y ait une « volonté » transcendante correspondant à ce que les religions définissent comme une présence (ou autre nom que l’on pourrait lui donner). Toro nous invite plutôt à reconnaître que l’état actuel des connaissances scientifiques et leurs avancées pointent vers une compréhension dont la seule théorie du Big Bang – bien que valide – ne permet pas de rendre compte en totalité. Envisager la perspective de la vie comme initiale, c’est à dire comme étant productrice d’un univers à la fois stable et évolutif (sur la base de lois, de régularités et de certains principes observables) contribue à modifier le rapport que nous entretenons avec elle, dans la réalité de nos existences. Poser la vie comme première et la résonance avec le vivant comme essentielle, peut constituer les lignes de force d’un rapport cohérent au cosmos, à l’univers, à la nature, à notre propre nature, au corps social, à l’éducation et à nos institutions. Pour Toro, « l’univers existe parce que la vie existe ». Cette affirmation nous invite à dépasser la vision anthropocentrique (centrée sur l’humain comme finalité et sur ses réalisations comme prioritaires). En effet, cette vision – qui prédomine depuis trop longtemps – nous a conduits à établir un rapport utilitaire et de domination, tant avec l’environnement qu’avec notre semblable. Au contraire, le principe biocentrique est une invitation à poser le respect de toute forme de vie comme central et de reconnaître tout être comme doté de valeur intrinsèque.

« Lorsque je parle de Principe Biocentrique , je fais référence à quelque chose de très précis : aux fonctions universelles, au développement évolutif, à la façon d’entrer en contact avec les êtres. La Biodanza s’inspire des principes universels du vivant et non d’idéologies ou de dogmes religieux. Si les religions, les idéologies politiques et les différentes formes de psychothérapies travaillent autour de la pathologie de l’ego, la Biodanza s’intéresse aux grandes fonctions qui garantissent la santé, dans une dimension transcendante de respect de la vie. »

Dans la perspective d’un univers vivant hautement organisé, Toro nous invite à saisir la portée de cette compréhension, soutenue par les données des différents domaines de la recherche scientifique. Il est intéressant de rappeler que les éléments lourds ont été synthétisés au cœur d’une étoile pour, ensuite, former une planète comme la Terre et participer à la formation des organismes vivants. Nous pouvons ici reprendre le concept – tout autant métaphore que réalité – selon lequel nous sommes nous-mêmes issus des étoiles. Les atomes de calcium qui constituent nos os et le fer de nos globules rouges ont été forgés au cœur d’une étoile avant d’être violemment projetés dans l’espace lors de l’explosion d’une supernova, et de constituer la nébuleuse solaire primitive et enfin la Terre.

Lorsque nous étudions les étoiles, l’évolution des différentes formes qu’adopte la vie, les découvertes de la réalité génétique, les relations de couplage structurel entre différentes espèces (telles celles qui lient la fleur et l’abeille), nous allons à la rencontre de nos racines les plus profondes.

Le fait d’affirmer que notre origine est cosmique, nous resitue dans le cosmos et, en même temps, replace son organisation au cœur de chaque chose. Du macrocosme au microcosme, les lois du vivant sont les mêmes. Seule change leur manifestation. Ces lois, sur lesquelles Toro va fonder la méthodologie de la Biodanza, peuvent se résumer aux phénomènes de régularités, de régulation, de génération, d’autorégulation, d’auto-organisation et d’autonomie. De la plus petite unité de vie à la plus complexe, ces mêmes lois sont à l’œuvre. Une pratique évolutive, dite « biocentrique », se donnera alors pour objectif méthodologique d’en reconnaître et d’en respecter les dynamiques, de façon à les soutenir plutôt qu’à les contrarier.

« Nous sommes tous issus du cosmos et nous sommes tous responsables de ce qui va se passer. L’avenir de la planète n’est pas garanti. Il est entre nos mains. Il dépend de ce que nous en ferons. Si nous n’arrivons pas à nous intégrer dans les écosystèmes de la nature, nous disparaîtrons. Nous serons probablement la première espèce à s’exterminer elle-même. »
Hubert Reeves

Lorsque nous éprouvons un rapport essentiel, voire même émouvant avec le sentiment de vivre ; lorsque nous cultivons à la fois curiosité et émerveillement face à l’évolution des systèmes vivants ; lorsque nous vivons en profonde résonance avec l’extraordinaire intelligence qu’ils expriment, notre rapport à la vie et à l’autre change. Or, il se trouve que l’évolution des champs de la connaissance nous montre que certains principes prévalent dans la pérennité de la vie : évolution, adaptation, coopération, interdépendance, optimisation.

S’inspirant de ces principes, Toro (en résonance avec des chercheurs tels que Capra, Margolin, Lovelock, Sheldrake, Bohm, Reeves, Maturana, Varela et d’autres ) nous invite à concevoir qu’une organisation sociale – dans les différents domaines qui en découlent – s’appuyant sur les mêmes lois, est à la fois possible et nécessaire. Face à la menace qui pèse sur les régularités dites « climatiques », face aux enjeux écologiques dont dépend le maintien des formes de vie que nous connaissons sur notre planète, cette conception semble largement partagée.

Selon Toro, il est plus que temps de réaliser des passerelles créatives, novatrices et effectives entre ce que les sciences nous révèlent et nos institutions, afin que ces dernières reflètent la vitalité, la créativité et la cohérence des principes de la vie elle-même. Selon lui, forts des connaissances auxquels nous sensibilisent les différents domaines des sciences humaines, nous avons tous les éléments qui nous permettent de comprendre que seule une culture au service de la vie peut en assurer la pérennité en même temps que celle de l’espèce humaine. Son constat est que nous avons créé une civilisation qui, au contraire, a tourné le dos à la vie. La Biodanza (et son application à l’éducation, à l’action sociale, à l’entreprise, à la prévention, entre autres) propose de nous inscrire dans le mouvement de la vie.

L’inconscient vital

Le concept d’Inconscient Vital coïncide parfaitement avec celui de cognition en tant que sagesse intrinsèque des êtres vivants capables de créer un monde.
Rolando Toro Araneda

« Le concept d’Inconscient Vital nous permet de mieux comprendre le Principe Biocentrique comme une « tendance » cosmique à générer la vie. L’Inconscient Vital est en syntonie avec l’essence vivante de l’univers. Lorsque cette syntonie est rompue, la maladie prend place. L’acte de guérison sera alors compris comme un mouvement destiné à retrouver cette syntonie vitale avec l’univers.»

Comment peut-t-on rendre compte des comportements cellulaires, des tissus, des organes, sans évoquer le fait que les cellules semblent être dotées d’une forme de savoir – de cognition – qui organise leurs fonctions et relations. Que ce soit de façon « individuelle » ou sous la forme d’organismes complexes, elles se comportent de façon analogue à ce qui se passe entre des individus organisés en famille, en groupe, en société. C’est à partir de cette analogie que Toro propose le terme de « psychisme cellulaire ». La notion de psychisme fait alors référence à une forme précise d’organisation et d’orientation des fonctions individuelles (cellules) au service de la cohésion du collectif (organisme). Ce savoir se manifeste par des réalités fonctionnelles telles que la coopération, la protection, la défense, le combat, l’affinité, le rejet, la transformation dans les échanges avec le milieu, ainsi que la régulation de l’énergie nécessaire à assurer tout cela. Pour poursuivre l’analogie avec notre comportement, la cellule sait s’ouvrir, se fermer, demander, refuser, donner, recevoir, apprendre…

L’état – ou qualité – de ce psychisme  s’exprime alors dans ce que Toro appelle « l’humeur endogène » : la façon dont nous nous sentons traduit le fonctionnement harmonieux de l’organisme, en réponse à des besoins tels que le maintien de paramètres vitaux et l’adaptation constante aux changements inhérents au fait même de vivre. Lorsque tout va bien, cette humeur de fond se colore de joie. Au contraire, lorsque ce n’est pas le cas, elle devient sombre. Il est aisé de constater cela chez les jeunes enfants dont l’humeur traduit exactement l’état intérieur.

« Les sentiments vitaux, l’humeur endogène, les sensations cénesthésiques, sont les manifestations de quelque chose de profond qui compromet le psychisme cellulaire, les fonctions d’auto-organisation et l’homéostasie tout à la fois. Le tout constituant un système central d’organisation de la vie dans un contexte autonome et inconscient.»

Ce psychisme est largement autonome par rapport à la conscience et à la volonté, bien qu’il ne soit ni étanche ni hermétique, comme le montrent aujourd’hui les recherches en neurosciences et en épigénétique. Toro lui associera ainsi les notions d’inconscient (pour se référer à son autonomie) et de vitalité (pour se référer à sa fonction de garant des fonctions vitales). Cet inconscient résonne d’un flux d’informations ayant précédé la cellule et se transmettant après elle. Par lui, s’expriment des lois qui, des origines au moment présent, du cosmos au noyau d’ADN, sont les mêmes. Les principes de vie. Il appelle alors Inconscient Vital tout ce qui, indépendamment de notre conscience, assure la préservation et l’expression du projet vital. Cette approche nous invite aussi à nous rappeler que, si le tout est plus que l’ensemble des parties, chacune des parties de ce tout contient la même information que le tout.

En cohérence avec cette compréhension, la Biodanza s’appuie sur une méthodologie permettant d’interférer le moins possible sur les mécanismes auto-régulés porteurs de cette information, mais aussi d’en soutenir le renforcement là où le style de vie peut les fragiliser. Elle promeut tout ce qui est en faveur de l’argument vital : bien-être, joie, plaisir, réduction du stress, confiance, contact humain, courage…

La vivencia

La danse est la manifestation téméraire du lien avec la dimension cosmique du vivant ; mais aussi la célébration commune du lien entre les humains. Elle a donc une double origine : l’une sacrée, l’autre profane. Un élément d’éternité et un autre d’une absolue fugacité.
Rolando Toro Araneda

La danse transporte l’individu dans un espace de sensations corporelles qui proviennent de l’acte même de danser. Danser donne un sens profond à la réalité de se mouvoir dans le monde. Danser nous libère des contraintes pratiques et utilitaires de nos mouvements quotidiens et nous offre la jouissance d’une gestuelle qui se transforme en fonction de nos états intérieurs. La danse parle de légèreté, de puissance, de rythme, de mélodie, d’ouverture, d’exploration, d’intimité, de rencontre avec l’autre. Comme certains en témoignent, « dans la danse, nous pouvons bouger sans autre but que celui d’explorer, d’expérimenter les sensations qui naissent d’un mouvement gratuit ». Dans la danse, le mouvement n’est pas un moyen, il est une fin en soi. Ce n’est pas son résultat qui gratifie le danseur. C’est sa manifestation dans l’instant présent. Et bien que fugace, elle laisse en nous la trace de l’avoir éprouvée.

Dans le contexte d’une séance de Biodanza, le mouvement dansé, ému, devient plein de sens. Il réhabilite la fonction expressive du corps, capable d’appréhender l’espace et le temps d’une façon qui ne soit pas fonctionnelle mais créatrice. Or, la relation au propre corps et à son expression reflète notre rapport au monde et se reflète dans notre rapport à celui-ci. Lorsque la personne est « en vivencia », le corps devient globalement perméable à la musique. L’identification musicale est un phénomène qui amplifie notre perception : celle du monde autant que la nôtre. La musique active de façon globale notre plasticité cérébrale…Elle nous rend plus sensibles à nos perceptions quotidiennes. En cela, la danse et la musique deviennent un facteur puissant de transformation et d’intégration.

Lorsque la personne crée sa danse et que celle-ci prend sa source dans l’émotion générée par la musique, la consigne, la rencontre avec l’autre…elle crée de nouvelles façons d’être au monde.

La Biodanza a pour objectif de promouvoir l’expression de potentialités saines, à partir d’une méthodologie qui consiste à induire des expériences spécifiques – nommées « vivencias » ( un néologisme provenant de l’espagnol et rendant mieux compte du ici et maintenant, alors que notre mot « vécu », conjugue l’expérience au passé), par la musique, le chant, le mouvement et des situations de rencontre en groupe. L’objectif recherché est celui d’intégrer de façon harmonieuse l’expression de ces potentialités.

Les vivencias sont induites par des exercices spécifiques à partir du sens premier de la danse, à savoir, un mouvement intégré qui connecte la personne à elle-même, à l’autre ou à la nature. La vivencia se définit ainsi comme une expérience subjective et directe colorée d’un sentiment intense de vivre, ici et maintenant. Elle est l’expérience originale de soi, de la propre identité, antérieure à toute élaboration symbolique ou mentale. Elle est essentiellement une expérience d’unité car il n’y a pas d’écart, de décalage entre corps et esprit. Elle traduit l’expression d’un être animé qui, par le mouvement dansé, fonde un savoir original de soi et du monde dans l’instant qui se vit. Ainsi, la vivencia possède une qualité ontologique, en lien avec le sentiment de soi, grâce à la perception d’être vivant. C’est une expérience qui véhicule un contenu précis et complexe de sensations, de perceptions, d’émotions et d’éléments de conscience, qui annule la distance entre ce que l’on éprouve et l’observation du propre vécu. Le concept de vivencia est en résonance avec la notion du corps proposée par Merleau-Ponty pour qui le « corps vécu » ne peut être un objet parmi d’autres. En effet, l’expérience que nous en avons s’oppose au mouvement réflexif qui sépare l’objet du sujet et le sujet de l’objet. La réflexion nous conduit à penser le corps, à un corps-idée et non à « vivencier » le corps. Par la vivencia, le corps est réalité vécue.

En Biodanza, les vivencias intègrent l’expression spontanée et personnelle à partir de la proposition du facilitateur, laquelle possède une structure explicite. Chaque danse est présentée dans son objectif et son mode de réalisation. Elle est illustrée par la démonstration du facilitateur, puis réalisée par le participant qui la « colore » de ses sensations, de son émotion, de son expression singulière. Il est d’ailleurs intéressant de souligner l’absence de miroirs dans les espaces où se réalisent les séances de Biodanza.

Les objectifs des danses proposées répondent aux besoins de stimulation de l’expression et du développement de l’identité selon cinq ensembles (ou lignes de vivencias) : vitalité, sexualité, créativité, affectivité et transcendance.

La vitalité

Elle est en rapport avec l’expérience du mouvement et avec la sensation de la propre énergie vitale, du dynamisme propre et de l’élan vital. C’est l’expression du désir, de la disposition à vivre et à agir, un peu comme si la vie voulait vivre. Elle traduit aussi la capacité innée de l’organisme à se maintenir dans un équilibre sain entre activité et repos, à s’adapter et à s’autoréparer en fonction des mécanismes d’adaptation et de résistance au stress. Les mécanismes sur lesquels s’appuie ce que nous décrivons comme l’unité intraorganique sont auto-régulés.
La vitalité regroupe les réponses instinctives de survie, les fonctions organiques d’autorégulation, d’adaptation (physio­logie, métabolisme) et la motricité. Celles-ci seront renforcées par une pratique qui les respecte, les soutient et les stimule.

La sexualité

Au-delà de la capacité de reproduction et des notions liées au genre, elle représente la sphère intime de notre existence. Elle regroupe ce qui anime nos sens dans la relation à notre propre corps, à son langage et dans la relation à la dimension charnelle du monde. De cette relation peut émerger la possi­bilité d’établir, avec un autre de notre choix, une relation intime et sensuelle. Son origine biologique et spécifique a des répercus­sions existentielles immenses. Plus largement, elle comprend l’ensemble de nos impulsions innées à vivre avec passion et appétit, c’est-à-dire tout ce qui est susceptible de nous procurer un plaisir essentiellement corporel. Elle se nourrit de la capacité à sentir ce qui est bon pour nous et à désirer. Son expression intégrée se traduit par des options sexuelles assumées, non pas en fonction de modèles culturels hérités sous forme de conditionnements, mais en fonction de préférences profondes.
La pratique de la Biodanza propose de réhabiliter le propre corps comme un espace de plaisir ; d’apprendre à exprimer un désir ; à exprimer aussi les limites face à ce qui n’est ni désiré ni possible. L’approche de cet ensemble de potentialités vise à le dégager d’une réduction génitale pour ouvrir l’éventail de ce qui l’inscrit dans une force créatrice fondée sur le goût de vivre.

La Créativité

Il s’agit de l’ensemble des fonctions liées à nos élans et besoins d’expression. Elle englobe le mouvement spontané, l’émotion, la voix, le chant, la danse et toutes les formes de l’expression humaine ; elle correspond à nos impulsions à explorer notre environnement et à nous renouveler. Elle traduit une sorte de surabondance intérieure et se manifeste dans notre capacité à nous transformer et à transformer le monde autour de nous, avec ce qui fait notre singularité. Bien que ses expressions premières soient le jeu et le tâtonnement libre, elle ne se borne pas à une activité ludique ou secondaire, comme peut parfois l’être l’activité dite « de loisir » ou artistique. Elle se révèle avant tout dans la créativité existentielle, c’est-à-dire dans le sentiment que l’individu peut avoir d’être créateur de sa propre vie.
La pratique dans un groupe de Biodanza favorisera des situations à même de réveiller la spontanéité, l’appropriation d’un « vocabulaire expressif » riche et varié. Elle fera la place à la liberté et au naturel de l’expression des émotions, afin d’en recueillir ce qui conduit à une esthétique où sens et forme se rejoignent. Nous pouvons affirmer avec conviction que notre existence est la plus importante de nos œuvres d’art.

L’Affectivité

Sa source se trouve dans notre condition initiale d’êtres dépendants à la naissance, puis interdépendants et sociaux. Elle se manifeste dans notre aptitude innée – telle une programmation biologique au service de la préservation de l’individu et de l’espèce – à éprouver des sentiments et à nourrir notre conscience des autres. C’est sur la base de notre structure affective que la présence d’autrui s’inscrit dans un contexte : celui qui pose une limite à notre toute-puissance infantile et permet la relation.
C’est la dimension affective qui nous porte à nous rapprocher les uns des autres par affinité. Ou de nous en éloigner, lorsque celle-ci n’est pas au rendez-vous. Mais, indépendamment des affinités personnelles, c’est de la part affective de notre nature humaine que provient notre expérience de l’amour, de la solidarité, de la générosité, du sentiment d’appartenance et de fraternité. Toro affirme que, sans elle, nous n’existons pas en tant qu’êtres humains car elle représente le cœur même de la part humaine de notre identité.
La pratique, toujours groupale, de la Biodanza facilite les situations où l’accueil, la bienveillance et l’ouverture aux autres sont au cœur des échanges. Elle constitue une véritable pédagogie de l’affectivité : chacun peut vivre l’aventure inestimable de recherche de sa propre cohérence, dans un contexte où se réapprend l’art de donner, de recevoir, de demander, de refuser, d’écouter, de s’écouter, de partager, d’accompagner. Dans un grandir qui se fait avec et parmi les autres.

La Transcendance

C’est la part la plus subtile de notre condition humaine. Elle est en lien avec l’ensemble des sensations internes de plénitude et d’expansion de conscience. En tant que vivencia, c’est-à-dire dans la dimension fugace du « ici et maintenant », elle naît d’une perception particulière de soi et du monde. Les fonctions de similitude prennent le pas sur celles de la sélectivité. Elle résulte d’une expérience de communion intime avec toutes les manifestations de la vie, lorsque des mécanismes telles que la méfiance et la peur – de l’autre, de la vie et de l’inconnu – sont en silence.
En tant que posture existentielle, elle se manifeste par une expérience d’harmonie ; quelque chose comme trouver sa place dans un monde vivant dont « l’ordre » nous émeut. Lorsque les fonctions de transcendance naturelle s’expriment et se développent, les personnes retrouvent la capacité de sentir qu’elles font partie à la fois de l’humanité, de la nature et de l’univers comme d’une réalité non séparée. La trans­cendance est l’expérience de l’unité. C’est de notre potentiel de transcendance que naissent le sentiment du merveilleux, l’interrogation face aux mystères de la vie, ainsi que notre aspiration à répondre à des questions fondamentales allant bien au-delà de la satisfaction de nos besoins et de nos désirs immédiats.

La Biodanza facilite l’accès naturel à une forme de perception conduisant au sentiment d’harmonie. Grâce à l’action de la musique, à l’induction de mouvements favorisant la suspension d’un contrôle excessif au profit d’une plus grande sensibilité (comme le mouvement au ralenti) et par d’autres propositions, elle permet le recul des mécanismes qui entretiennent les tensions chroniques et les comportements excessifs de défense et d’alerte, souvent associés à la peur de vivre. Or la transcendance se nourrit de la confiance en la vie.

L’intelligence affective

L’affectivité est la source dans laquelle fermente la pensée qui deviendra courant vivifiant pour la conscience. Je pense qu’une définition essentielle de l’intelligence serait la capacité affective d’établir des connexions avec la vie et de relier l’identité personnelle à l’identité de l’Univers, dans la résonance avec le semblable et toute forme de vie.
Rolando Toro Araneda

Les recherches actuelles dans les domaines de la psychologie, de l’éthologie et des neurosciences  pointent vers l’importance de l’affectivité en tant que force d’impulsion de notre évolution. L’intelligence affective est ce qui donne du sens à l’existence. Elle génère de véritables constellations instinctives et vivencielles à mêmes d’éveiller le courage, le plaisir et de nouvelles motivations à vivre. La découverte de nouveaux noyaux organisateurs des fonctions mentales et organiques constitue ainsi une révolution intellectuelle, dans tous les domaines en lien avec l’accompagnement des personnes, tant dans  la psychothérapie que l’éducation. Nous savons aujourd’hui que la perception s’organise à partir d’un noyau affectif et pas seulement à partir de la structure sensorielle neurologique. Il en est de même pour l’impulsion à l’action – et donc la motivation. Nous avons toutes les évidences nous permettant de comprendre que la mémoire présente des filtres qui sélectionnent et réorganisent les expériences et les apprentissages – donc les ressources – en fonction des expériences affectives et qu’elle ne dépend pas uniquement de modèles mnésiques d’ordre neurologique.

Il en ressort que l’apprentissage dépend en grande partie – et à tout moment du développement – de motivations affectives plus que de capacités purement cognitives. Chez l’enfant, par exemple, l’évolution du langage est la création embryologique d’une sémantique amoureuse primale. Ainsi, l’organisation et la régulation des fonctions organiques configurent une sorte d’hologramme de l’intelligence dont le centre est l’affectivité.

Et il en est de même pour tous les âges de la vie. La relation affective, la présence bienveillante d’un semblable, la sympathie, la confiance, le soutien, l’encouragement, le partage, la solidarité…tout cela constitue ce que l’on pourrait définir par « tuteurs de résilience » comme les nomme Boris Cyrulnik.

Selon Rolando Toro, «L’intelligence est une fonction qui établit des réseaux de significations, d’équivalences, de parallèles et d’associations entre des faits, au départ ou en apparence séparés. »
Une vision intégrée du monde devrait donner lieu à une intelligence intégrée ou, selon ses termes « holistique ». Nous avons malheureusement trop d’exemples, aussi bien dans l’histoire que dans l’actualité quotidienne (école, familles, couples, lieux de travail), de personnes considérées comme brillantes dans leurs domaines de compétences et présentant de véritables handicaps dans le domaine de l’affectivité : difficulté de communication, manque de sincérité, comportements de domination, soumission, réification de l’autre, froideur, individualisme exacerbé, indifférence… rejet pathologique de la différence.

L’affectivité est une des composantes psychologiques essentielles de la structure même de l’intelligence. Elle permet un rapprochement entre la perception d’une dimension réaliste de la vie, ancrée dans la signification essentielle des faits, des êtres et des relations qui en tissent la toile. Elle imprègne de beauté la perception, l’imagination et la compréhension. L’affectivité se réfère plus spécifiquement à ce que l’on aime ; à ce qui se manifeste subjectivement sous forme de tendresse, d’amitié, d’altruisme, d’amour universel, d’affinité envers la vie. Elle est une disposition ouverte, une inclinaison permanente pour le soin et l’empathie envers les personnes et envers tout ce qui vit. L’intelligence affective n’est pas un  type particulier d’intelligence – au même titre les différentes intelligences identifiées et décrites par Howard Garder, entre autres. En fait, pour Toro, toutes les formes différenciées de l’intelligence (qu’elles soient motrice, spatiale, mathématique, sémantique, relationnelle, musicale, mécanique, sémantique, sociale, etc) ont une base commune : l’affectivité.

Pour comprendre cela, il est nécessaire d’examiner les relations que perception, motricité, mémoire, apprentissage, élaboration symbolique et langage entretiennent avec la structure affective. L’intelligence affective tricote ensemble nos fonctions organiques, cérébrales, cognitives et notre histoire existentielle. Nous ne pensons pas qu’avec notre cerveau, mais avec tout notre corps, et avec notre « corps social ».

Le rôle des vivencias induites par la Biodanza, est de permettre la connexion au sentiment d’être vivant, de grandir, certes. Mais pas seul. Il n’existe pas de pratique individuelle de Biodanza. Le groupe de Biodanza représente et incarne un contenant affectif structuré. La pédagogie vivencielle proposée n’a de sens que dans un cadre groupal et affectif. Dans ce sens, on peut dire que bien que son approche stimule l’expression de l’identité selon les cinq ensembles que sont la vitalité, la sexualité, la créativité, l’affectivité et la transcendance, le tronc de « L’Arbre de l’Intelligence » (ainsi que le nomme Toro) est l’affectivité. Et cette dernière est à distinguer des émotions. Pour Toro, il n’y a pas d’intelligence émotionnelle, contrairement à ce qui est largement répandu. Selon lui, «Il est essentiel de faire la différence entre émotions et affectivité. Les émotions permettent, la plupart du temps, de prendre des décisions adaptées face aux évènements. Mais qu’en est-il lorsque ceux-ci se situent dans un contexte culturel et relationnel que l’on pourrait qualifier « d’anti-vie ». Nos réactions émotionnelles sont-elles alors toujours intelligentes ? Je ne le pense pas.  Car, lorsqu’ émotion et affectivité se trouvent séparées, nous sommes en présence d’un syndrome dissociant à caractère pathologique.»
En effet, si nous prenons le cas d’une personne envahie de peur ou de colère (pouvant être cohérentes avec une situation donnée), sans la modulation des réactions que l’émotion pourrait déclencher, elle pourrait commettre des actes irréparables. L’émotion peut être cohérente sans pour autant être intelligente.

Il n’est pas facile de comprendre que les fruits de l’intelligence procèdent de l’intégration entre la conscience et l’amour. C’est ensemble qu’ils nourrissent les formes différenciées de l’intelligence et de la connaissance. C’est leur intégration qui conduit au niveau de la sagesse. C’est sur la base de la notion d’Intelligence Affective que la Biodanza est à entendre comme un processus de développement des qualités humaines et non pas comme de développement personnel. Il s’agit avant tout d’une pédagogie au service de l’intelligence du lien et de l’amour.